L’écoute qui fait grandir les mots

La nuit est tombée depuis longtemps quand ils commencent à raconter. Ils sont trois. Au désert la nuit vient vite, avec le froid qui mord. Le feu qu’ils attisent, leur tient chaud au cœur et à l’âme. Il se nourrit des sourires échangés, des regards attentifs, des rires, de cette qualité d’écoute qui fait « grandir les mots » de celui qui parle. Une douce chaleur envahit l’espace, les mots sont vibrations, chacun à sa fréquence énergétique, comme s’il était porteur d’un code-barres, d’une signature unique : « que le mot soit perle ».

Ils sont trois : Sophie Nauleau, Henri Gougaud et Souleymane Diamenka (*)

Chacun conte tour à tour des légendes d’autres conteurs d’avant.

Loin dans le temps, les troubadours, inventent l’amour cordial, traversent les océans pour le désir d’une femme, et avec eux ces femmes d’alors, entendent joindre leur désir au « vouloir » de l’être aimé.

Puis d’autres légendes d’ailleurs s’engouffrent, dites dans la langue peul dont chaque mot est à lui seul un poème et dessine sur le pas d’une porte un autre pays pour celui qui la franchit.  Pas de nom propre, des mots se rejoignent, tout est phrase, cela suffit pour décrire un être. 

On se dit que ces trois-là se connaissent de longue date, est-ce vraiment un hasard qui les réunit ce soir ? Quelle que soit leur histoire, on se sent proche d’eux, on se sent faire partie de cette famille de « l’ora-littérature » : celle des conteurs et des poètes, nourris à la sève des mots, à la magie des histoires qui transpercent le temps. « Tu le sauras dans mille ans, si c’est une bonne histoire ! »

 Une histoire, ça nourrit la Vie. Quand elle n’est plus nourricière, elle disparaît. 

Henri GOUGAUD

Tout à coup, tout s’embrase. Vient la tempête au cœur du désir, au cœur du désert. Un conte s’invite à l’improviste. Il vient de nulle part. « Le tribun agite les foules, le poète remue les cœurs. » Autour des trois réunis, il prend en otage le temps et la scène, pour dire l’amour, le désir, la peur qui le cache, indispensable et irrecevable. Une histoire de vent et de petite souris. « Voilà c’est tout », clôt le conteur.

Le silence s’impose. Il enveloppe les cœurs mis à nu et suspend les précieuses secondes, chèrement vendues, d’émission télévisée diffusée sur une chaine nationale à l’heure de la plus grande écoute, un mercredi soir sur Terre. J’éteins l’écran, avec cette sidération qui viendrait de la même racine que « sidera aderre caelo » : ajouter des étoiles au ciel.

Ce soir là, j’ai aimé me retrouver en plein désert, au coeur d’un bivouac et 3 nomades, qui plus que leurs propres mots, leurs propres histoires, se distinguent par leur qualité d’écoute et de présence aux mots de l’autre.

Quel bonheur, et quelle source d’inspiration.

(*) L’émission « La Grande Librairie » du 17 mars 2021 sur le thème « Le désir » réunissait, pour la sortie de leurs livres :

  • Henri Gougaud, « Je n’ai pas fini mon rêve », Albin Michel
  • Sophie Nauleau, « Ce qu’il faut de désir », Actes Sud
  • Souleyman Diamanka, « Habitant de nulle part, Originaire de Partout », Points

Retrouvez le conte « La souris et le vent » dit par Henri Gougaud ici : https://www.facebook.com/LaGrandeLibrairie/videos/3780722132042533

Présentation de l’émission du 17 mars :

Et si on regardait le monde un peu différemment cette semaine, grâce aux conteurs, aux romanciers, à tous ceux qui cherchent la beauté ?

Regarder le monde par le prisme du désir : c’est ce fil rouge que suit et explore Sophie Nauleau dans Ce qu’il faut de désir (Actes Sud). La directrice du Printemps des Poètes nous invite à une balade au cœur de l’idée de désir, du Moyen Âge des Troubadours jusqu’au XXIe siècle.

Henri Gougaud a mille vies à raconter, de son enfance à Carcassonne pendant l’Occupation à son expérience de la radio, en passant par la vie d’artiste à Paris, où il fut parolier pour Gréco, Ferrat ou Reggiani. J’ai pas fini mon rêve (Albin Michel) est un conte qui dit toute la puissance, le mystère et la richesse de la vie.

Souleymane Diamanka est un véritable griot, un poète-slameur qui jongle avec les mots. Habitant de nulle part, citoyen de partout (Points) regroupe de nombreux poèmes inédits. Une poésie orale qui est un appel à l’amour, à la tolérance et à la connaissance de l’autre.

Florilège

Le rôle des poètes c’est d’entretenir le désir qui nous pousse à aller jusqu’à demain.

La poésie c’est le côté de notre intelligence sensible, le language de l’être sensible c’est la poésie. Le tribun agite les foules, le poète remue les coeurs.

Le désir, c’est un élan. Tous les matins je parle aux miracles.

Citant Michel-Ange : Accordez-moi la grâce de toujours désirer plus que ce que je peux accomplir.

Dans sa manière de m’écouter, je savais que c’était quelqu’un en train de faire grandir mes mots. (Souleyman Diamenka à propos d’Henri Gougaud).

La peur n’est qu’une porte d’ombre, traverse là ! Sors dans la vie ! Comme Harry Potter avec le quai 9 3/4, éprouve pour toi-même que la peur n’existe pas.

Citant Rûmi : Fais de ta vie un beau récit.

Que le mot soit perle 
(Paroles : Henri Salvador) 

Vous
Je vous remercie pour tout, Que le mot soit perle
Que le mot soit perle ,Qu'il éclaire votre chemin
Et Qu'il brille dans le creux de vos mains

Que le mot soit perle
Une parure pour votre cou
Que le mot soit perles de parfums pour vos joues
Que le mot soit perle et qu'il tombe comme la pluie
Que le mot…

Vous
Je me souviendrai de vous
Que le mot soit perle
Que le mot soit fort, Qu'il nous protège de tous les sorts
Et qu'il chante ces paroles à nos morts

Que le mot soit perle
Chaud comme quand le feu est doux
Comme l'encens que je brûle quand je pense à vous
Que le mot soit perle
Qu'il vous porte nos prières
Que le mot…

Que le mot soit PERLE

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