
Ce livre est une chanson de geste qui raconte une greffe du coeur. Le moment de la rencontre entre le médecin et Marianne, illustre avec justesse et délicatesse le mécanisme de l’empathie.
» Vous prenez un café ? Marianne sursaute, acquiesce.
Révol se relève, et lui tournant le dos saisit la cafetière qu’elle n’avait pas vue, verse le café dans des gobelets de plastique blanc, ça fume, ses gestes sont amples et silencieux, sucre ? Il temporise, aménage sa parole, elle le sait, accompagne ce tempo, en éprouve la sensation paradoxale puisque le temps s’égoutte comme le café dans la cafetière, quand pourtant tout ramène à l’urgence de la situation.(…)
Chaque seconde qui s’écoule est une prise de guerre, chaque seconde qui s’ouvre freine le destin en marche, et observant ses mains agitées, ces jambes nouées sous la chaise, ces paupières closes, renflées, assombries par le fard de la veille – un khôl charbon qu’elle applique sur sa paupière du bout du doigt, en un seul geste -, touchant la transparence brouillée de ces iris – un jade trouble et aquatique – , le tremblement de ces cils évasés, Révol sait qu’elle a compris, sait qu’elle sait et c’est avec une douceur infinie qu’il consent à étirer le temps qui précèdera sa parole.(…)
Aux premiers mots prononcés – timbre clair, cadence calme -, Marianne appuie ses yeux – secs – dans ceux de Révol qui la regarde idem, tandis que sa phrase se met en branle, tandis qu’elle se compose à présent, limpide sans être brutale – sémantique d’une précision frontale, largos tramés aux silences, ralentis qui épousent le déploiement du sens -, assez lente pour que Marianne puisse se répéter intérieurement chacune des syllabes entendues, les inscrire en elle.(…)
(…) Le silence enfle, jusqu’à ce que Révol reprenne : je suis inquiet – sa voix le surprend, inexplicablement forte, comme si sa tonalité s’était déréglée -, nous procédons en ce moment à des examens dont les premiers résultats ne sont pas bons – sa voix a beau bruiter un son inconnu à l’œil de Marianne, et illico accélérer sa respiration, elle n’est pas enveloppante, ne sonne pas comme ces voix dégueulasses qui prétendent au réconfort quand elles poussent dans le charnier, elle désigne au contraire une place pour Marianne, une place et une ligne.(…)
Les secondes qui suivent ouvrent un espace entre eux, un espace nu et silencieux, au bord duquel ils se tiennent un long moment. Marianne Limbres commence à faire tourner le mot coma dans sa tête tandis que Révol saisit la part noire de son travail, le sulfure roule toujours dans la paume de sa main, soleil trouble et solitaire, et rien ne lui a jamais semblé plus violent, plus complexe, que de venir se placer à côté de cette femme afin qu’ils creusent ensemble dans cette zone fragile du langage où se déclare la mort, pour qu’ils y avancent, synchrones.(…)
Sa phrase est lente, ponctuée de reprise de souffle, manière d’y inscrire son corps, de le rendre présent dans sa parole, de faire de la sentence clinique une empathie, il parle comme s’il ciselait une matière, et maintenant ils se tiennent les yeux dans les yeux, se font face, c’est cela, rien d’autre que cela, un absolu face-à-face, et celui-là s’accomplit sans faillir, comme si parler et se regarder étaient le recto et le verso d’un même geste, comme s’il s’agissait de se faire face autant que de faire face à ce qui se profile dans une des chambres de cet hôpital. »
Réparer les Vivants, Maylis de Kerangal, Editions Verticales.