Dans une usine du centre de la France, 18 mars 2020. William, le directeur du site, m’écrit :
Je travaille à l’usine tel un capitaine avec les quelques postes que l’on ne peut mettre en télétravail. Nous sommes 8 sur 27. L’immensité de chaque sensibilité individuelle est mise à jour avec cette situation. Nous tenons le cap et avons une équipe très solidaire malgré les différences de décisions.
Après dix jours de désorganisation, de pertes de repères, le temps de prendre en compte chaque situation individuelle, l’équipe a trouvé son nouveau modus vivendi. La trentaine de collaborateurs se répartit entre un groupe à l’usine, qui assure la continuité de la production ; un groupe en télétravail et un troisième groupe en « arrêts divers » et activité partielle. La traversée du confinement commence. Les 3 groupes la nommeront plus tard : « Biloute fait face », « Résilience. La vie est un long fleuve (presque tranquille) », et « Re-naissance ».
Avec William, nous nous interrogeons : « Comment se préparer à ré-accueillir l’ensemble des collaborateurs, à l’usine, le moment venu ? ». Nous posons les bases du projet qui deviendra « la traversée du confinement ». Le but est de garder une trace des témoignages de fierté et d’engagement individuels, de « l’esprit de corps » qui unit l’équipe pendant cette période singulière, mais aussi de reconnaître la légitimité de chaque situation, ressenti, vécu, pour faciliter le partage et le dialogue, au retour de tous à l’entreprise.
William a également l’idée d’une création collective par les « gars à l’usine », à laquelle pourraient être associés les collaborateurs à distance. Cette création permettrait de garder une trace de cet état d’esprit d’entraide et de solidarité, qui imprègne l’entreprise. Exposée dans le hall d’accueil, elle représenterait aussi le savoir-faire d’excellence de la société : la fabrication de « traversées » d’enceinte de confinement pour les réacteurs nucléaires. William m’écrit :
Cela me fait du bien d’avoir trouvé une note de création, d’une unité par le collectif et d’un collectif par l’unité. Tout ce que j’aime dans la musique !
Nous mettons en place, avec un petit noyau de collaborateurs le « copil » du projet. Ensemble, nous construisons trois étapes successives, pour passer progressivement de l’expérience individuelle au récit collectif de la traversée, dans lequel chacun pourra se retrouver. Chaque étape prépare la suivante pour arriver au point d’orgue : une journée « de fête » en équipe réunie, vers la mi-juillet, avant les congés d’été.
Mi-juin 2020, les interviews commencent.

Elles coïncident avec le retour de tous à l’usine, le timing est bon ! Le récit par chacun de sa traversée donne lieu au dessin d’une main par les témoins de la narration, qui restituent les mots forts et les images qui les ont touchés au narrateur. La description donne parfois lieu à des jeux de mots. Par exemple : « dans le creux de ta main, j’ai mis tels mots, j’ai entendu que cela comptait pour toi. » ou bien ces mots importants apparaissent comme des tatouages colorés sur l’avant-bras, ou encore : « J’ai coloré ta main en vert pour représenter ‘ta main verte’ », etc. Les titres donnés à ces dessins sont évocateurs : « Une expérience de vie (rappelle-toi) », « Sérénité et Esprit de rivalité », « Epicurien », « Face au COVID », « Quand on veut on peut », « Bonnes énergies », « Impliquée », « Partages », « Franchir un pas », « Booster », « Nouvel élan », etc.
Comme dans un tissage, cette première étape pose les fondations de la suivante. Nous démarrons les demi-journées avec les « groupes » constituées lors du confinement, par l’affichage des mains dans une forme choisie par le groupe. Découvrir ces mains ensemble permet de lancer un premier partage, laisser émerger l’émotion. « Comment aurions-nous envie d’assembler ces mains ensemble ? Quelles sont nos premières impressions ? Que pourrions-nous déjà dire de ces mains ensemble ? etc. » Puis chacun se présente sous l’angle de la main reçue et nous poursuivons l’échange et la construction du récit commun, dans ce mode de résonance où l’équipe redécouvre ce qui fait la force de sa dimension collective, où chacun a sa place et se rend compte de sa contribution à l’ensemble. Nous construisons à partir des témoignages mis en commun les pages d’un « journal de bord de la traversée », qui sera assemblé lors de la dernière journée festive en équipe « ré-unie », troisième et dernière étape de notre projet d’équipe, et précèdera l’inauguration « officielle » de l’oeuvre créée collectivement.

© Agence BOURGES
Bourges, 23 juillet 2020, 23h38, à l’issue de notre journée « pleine de trésors », William installe la création « la traversée du confinement » à sa place définitive dans le hall d’accueil, et envoie un petit mot à son équipe :
Un grand merci à tous. Ce fut une journée de clôture de notre projet très riche. Le repos mérité commence demain pour certains, pour d’autres un dernier coup de rein nous attend la semaine prochaine. La vie (qui continue) est un long fleuve presque tranquille (*).
BRAVO.
(*) titre donné à l’une des pages du journal de bord de la traversée créé par les collaborateurs au cours du projet.


